À la table ronde de l’OGCE, le fondateur de DA Ressources met en garde contre une industrialisation minière qui négligerait les contraintes liées à l’eau, à l’énergie et aux impacts environnementaux.
La transformation locale de la bauxite représente une perspective importante pour l’industrialisation de la Guinée. Mais cette ambition soulève des défis majeurs en matière de disponibilité des ressources naturelles, de consommation énergétique et de préservation des écosystèmes. C’est le constat développé par Ismaël Diakité, fondateur de DA Ressources, lors de la table ronde de l’OGCE consacrée aux perspectives de la filière bauxitique.
Après 25 années d’expérience au service des mines guinéennes et africaines, l’intervenant estime que les choix industriels doivent être précédés d’une réflexion approfondie sur leurs conséquences économiques, sociales et environnementales.
Son message est clair : la transformation de la bauxite est une ambition légitime, mais sa réussite dépendra de la capacité du pays à anticiper les contraintes et à préserver les ressources indispensables à la vie des populations.
L’eau et l’électricité au cœur des arbitrages industriels
Dans son analyse, Ismaël Diakité a particulièrement insisté sur la consommation d’eau nécessaire à la production d’alumine. Selon les estimations qu’il a présentées, la fabrication d’une tonne d’alumine pourrait nécessiter environ 2,6 mètres cubes d’eau, ce qui représente des volumes considérables lorsque les projets industriels atteignent plusieurs millions de tonnes de production annuelle.
Cette réalité pose la question de la coexistence entre les besoins des populations, les activités agricoles et les exigences des futures installations industrielles.
Dans un contexte où la disponibilité de l’eau constitue un enjeu de développement, les prélèvements dans les rivières et les fleuves doivent faire l’objet d’une planification rigoureuse.
« Je ne suis pas en train de dire que c’est un frein au développement de la filière, mais je suis en train de dire qu’il y a une autre ressource qui est essentielle pour notre vie, la durabilité, qui est l’eau », a-t-il expliqué en substance.
L’énergie représente une autre contrainte majeure. La production d’alumine nécessite une alimentation électrique importante, tandis que la fabrication de l’aluminium exige des quantités d’électricité encore plus élevées.
Pour le fondateur de DA Ressources, ces besoins doivent être mis en perspective avec les autres priorités nationales : électrification, développement des infrastructures, approvisionnement des ménages et soutien aux activités économiques.
L’enjeu est donc de définir une politique industrielle capable de concilier les objectifs de transformation locale avec la disponibilité effective des ressources.
Les risques environnementaux ne doivent pas être relégués au second plan
Au-delà de l’eau et de l’énergie, Ismaël Diakité a attiré l’attention sur les impacts environnementaux associés à l’exploitation minière et aux procédés de transformation.
Le procédé Bayer, couramment utilisé pour produire de l’alumine à partir de la bauxite, génère notamment des résidus appelés boues rouges, dont la gestion exige des installations adaptées, une surveillance continue et des dispositifs de prévention des risques.
L’intervenant a évoqué les difficultés de dépollution liées à certains passifs industriels, notamment pour rappeler que les conséquences environnementales peuvent persister longtemps après la production.
Les activités minières elles-mêmes entraînent des modifications du paysage, une déforestation, des émissions de poussières et des pressions sur les ressources en eau. Dans les zones d’exploitation, ces effets peuvent également concerner les terres agricoles, les moyens de subsistance et la qualité de vie des communautés riveraines.
Face à ces risques, Ismaël Diakité a défendu une approche reposant sur l’anticipation, la prévention, la compensation et, lorsque cela est possible, la restauration des espaces affectés.
Pour lui, aucune stratégie minière ne peut être pleinement efficace sans une politique environnementale et sociale cohérente.
Des communautés davantage associées à la gouvernance minière
L’autre dimension de son intervention concerne la responsabilité des entreprises minières envers les populations vivant à proximité des sites d’exploitation.
Selon Ismaël Diakité, le modèle dans lequel les mines fonctionnent comme des enclaves isolées doit progressivement laisser place à une gouvernance plus ouverte, fondée sur le dialogue, la transparence et la redevabilité.
Les communautés, les autorités publiques, les entreprises et les autres parties prenantes doivent pouvoir participer au suivi des impacts et à l’évaluation des engagements pris par les opérateurs.
Cette démarche est essentielle pour renforcer l’acceptabilité sociale des projets et prévenir les tensions liées à l’utilisation des terres, à la gestion de l’eau et aux conséquences des activités minières.
L’objectif n’est pas de remettre en cause l’exploitation des ressources, mais de faire en sorte que ses bénéfices économiques ne se traduisent pas par des dommages irréversibles pour les populations et leur environnement.
Miser sur l’innovation pour une exploitation plus durable
Le fondateur de DA Ressources a également souligné l’intérêt des innovations technologiques susceptibles d’améliorer les performances de l’industrie minière.
Il a notamment évoqué les surface miners, des équipements qui peuvent, selon les conditions d’utilisation, permettre une exploitation plus sélective du minerai, améliorer la productivité et limiter certains impacts associés aux méthodes conventionnelles.
Il a par ailleurs plaidé pour une réflexion élargie sur les produits dérivés de la bauxite et de l’alumine, notamment les alumines de spécialité et les matériaux à plus forte valeur ajoutée.
Cette orientation pourrait permettre à la Guinée de diversifier ses débouchés industriels tout en développant une expertise technologique et scientifique nationale.
En définitive, l’intervention d’Ismaël Diakité à la table ronde de l’OGCE met en lumière un enjeu fondamental : la réussite de l’industrialisation minière guinéenne ne dépend pas uniquement de la quantité de ressources disponibles, mais aussi de la manière dont elles sont exploitées, transformées et gérées.
La bauxite peut contribuer à bâtir une économie plus diversifiée. Encore faut-il que les décisions d’aujourd’hui tiennent compte des besoins des populations, de la préservation des écosystèmes et des droits des générations futures.
Ibrahima NDIAYE — Journaliste d’investigation Mines Environnement Energie Economie Relations Communautaires
